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Marc Sinnaeve : "Il ne faut pas tout attendre des médias"

Marc Sinnaeve est professeur en journalisme à l’ IHECS (Institut des Hautes Etudes des Communications sociales). Il revient sur les dérives de la presse et les moyens de rester critique face aux médias.

Comment expliquer les dérives de la presse aujourd’hui ?

Les principaux facteurs de dérapages médiatiques proviennent surtout des conditions de formation et de fabrication de l’information. La chasse au scoop et la peur de passer à coté d’une nouvelle importante font aujourd’hui partie de la pression quotidienne qui pèse sur les journalistes. Cette situation entraîne une certaine forme de conformisme chez les journalistes dans le traitement de l’information et parfois même un phénomène d’emballement médiatique lors d’une affaire importante touchant l’opinion publique.

Prenons l’exemple de la sortie surveillée à un match de football de Marius, un des agresseurs de Joe Van Holsbeek, qui a fait scandale dans l’opinion publique. Et les médias, au lieu de prendre du recul et de mesurer la situation, ont traité directement l’affaire sur le ton du scandale, confortant ainsi le sentiment de la population. Le fait que Marius ait droit à cette sortie surveillée est une procédure tout à fait habituelle dans le système judiciaire, qui répond à des règles bien précises et s’applique à n’importe quel jeune d’un centre fermé. Mais cette information, divulguée plus tard dans les médias, n’a eu que très peu d’échos dans l’opinion publique.

Remarquons à ce propos que des études psychologiques ont montré que le public, lors d’une affaire à fort retentissement, ne retient que les premières informations et opinions divulguées dans les médias. La suite retiendra moins leur attention.

La détention des médias par de grands groupes ne joue-t-elle pas un rôle ?

Elle va avoir une influence sur le traitement de l’information et le travail des journalistes, mais cette influence ne sera pas automatique et systématique. Et elle ne donnera pas particulièrement lieu à des dérapages.

Pour ce qui est de la censure, elle n’arrive le plus souvent que lors d’évènements marquants au point de vue économique et social, comme lors d’un licenciement massif d’une entreprise qui est aussi l’actionnaire d’un journal. Dans ce cas, si une pression est exercée sur le journaliste pour censurer certaines informations, celui-ci est encore en droit de les divulguer, avec les risques que cela comporte pour lui. La censure a toujours existé mais auparavant, les médias et surtout la presse écrite, étaient davantage confrontés à des pressions de nature politique.

Quelle est la principale menace qui pèse sur la qualité d’une information ?

Les lois du marché et de la concurrence sont sans doute les plus dangereuses pour le travail des journalistes et la qualité de l’information. En effet, à cause du système de rentabilité avec ses exigences d’audience et de recettes publicitaires, l’information est devenue un bien de consommation qui doit se vendre. Et ça ne choque plus personne.Ce phénomène entraîne, à mon sens, un nivellement par le bas de l’information.

En outre, les journalistes sont de plus en plus pressés dans leur travail, ce qui favorise l’absence de critique et de recul

Prenons l’exemple d’un journaliste indépendant qui est payé au nombre d’articles qu’il produit. Pour être payé correctement, il doit écrire de plus en plus d’articles, ce qui peut être néfaste pour la qualité de l’information qu’il relaye.

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes pour rester critiques vis-à-vis des médias ?

Tout d’abord, il faut consommer et écouter plusieurs médias. Même si les différences entre eux se rétrécissent, elles persistent encore sur plusieurs points. La pluralité des sources est essentielle pour avoir une bonne vue d’ensemble de l’information.

Deuxièmement, il ne faut pas tout attendre des médias. On considère l’information comme enjeu démocratique majeur avec mission de faire découvrir et comprendre notre monde et permettre d’y participer. Mais dans notre société, l’information est sous l’emprise des lois du marché et elle se limite souvent à faire voir ou à faire savoir, non plus à faire comprendre.

C’est pourquoi, il est impératif de se former par un autre moyen que les médias et accumuler des connaissances. Cela permet de se confronter aux médias, armés de son savoir. Et c’est possible grâce, par exemple, à la lecture ou la culture et, bien sûr, l’enseignement. Si on ne dispose pas de ces clefs de compréhension du monde et de la société, on se retrouve bien démunis face aux médias.

La culture, l’enseignement et les médias sont les grands pouvoirs de ce qu’on appelle « la société de la connaissance ». Ils doivent donc impérativement échapper le plus possible aux lois du marché. Sur ce point, les médias se sont déjà fait rattraper contrairement à la culture et l’enseignement qui sont encore de l’ordre du bien commun et font office de contre-pouvoirs.

Cependant, les tentatives de marchandisation de ces deux secteurs sont très fortes. Il faut donc que les jeunes réagissent et s’engagent énergiquement pour que la culture et l’enseignement restent indépendants de tout marché.